Les valeurs du Bushido
Nous sommes tous acquis à l’idée que l’Aïkido n’est pas un sport, qu’il ne peut s’appuyer sur la compétition. Il est clair qu’il fait partie des Budo : l’aspect martial sur lequel s’appuie sa pratique est un élément primordial pour développer la recherche qu’il sous-tend, mais n’est pas une fin en soi.
Les Budo intègrent des techniques de combat à un mode d’existence pour en faire une voie de réalisation humaine. Le Budoka travaille et développe les techniques corporelles de sa discipline par un entraînement constant qu’il poursuit toute sa vie. Les techniques corporelles ne sont que le support qui doit conduire au perfectionnement spirituel : une harmonisation du corps et de l’esprit, une révélation de sa vraie personnalité, la réalisation d’un idéal proposé par la voie choisie.
Le Budoka, par son entraînement constant, développe la volonté, le discernement, l’intuition, la bienveillance, la tolérance, la générosité, la vacuité… Voilà pourquoi l’Aïkido s’est donné pour cadre les valeurs du Bushido, le code d’honneur des samouraïs. Ce code et ses 7 vertus qui le résument, donnent une direction au pratiquant, un idéal à atteindre.
- La droiture : Le Budoka véritable refuse le mensonge, la tricherie, tout procédé tortueux pour arriver à ses fins. Elle est la valeur primordiale du Bushido car c’est elle qui donne la vaillance et le courage, elle facilite l’action sans hésitation. Cette rectitude mentale transparait de façon évidente. Ne représente t-on pas, dans les bandes dessinées, les mauvaises gens et les sorcières courbés avec le regard en dessous ? Le samouraï, lui, se tient parfaitement droit. Il regarde profondément son interlocuteur. Il voit en lui. De la même façon, lors de la pratique martiale, l’élève voit le professeur. Il voit si les actes de celui-ci sont en accord avec ce qu’il dit. L’enseignant demande de respecter des règles. Il se doit donc de les respecter lui-même.
- La sincérité : Le Budoka ne ment pas. Il pourra dire les choses même déplaisantes, mais il y met les formes. Voici ce que l’on peut lire dans le fameux traité Hagakuré : « Réprimander et corriger quelqu’un pour ses erreurs est important. Cet acte essentiellement charitable est la première obligation du samouraï. Mais il faut s’efforcer de le faire de façon convenable. Elle n’est souvent qu’une mauvaise manière de sortir ce que l’on a sur le cœur et si la critiques est mal accueillie, on en conclut que la personne est incurable. La critique ne doit intervenir qu’après avoir discerné si oui ou non la personne l’acceptera, qu’après en avoir fait une amie afin qu’elle nous accorde son entière confiance. Il faut commencer par faire état de nos propres imperfections puis amener l’interlocuteur à comprendre sans prononcer plus de mots qu’il n’est nécessaire. La critique constructive est délicate et ce n’est pas en embarrassant volontairement quelqu’un qu’on réalise quelque chose de constructif. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? ». Nobuyoshi Tamura Sensei, fondateur de la FFAB, disait : « il faut dire les choses aux gens mais comme si vous parliez à votre petit frère avec gentillesse et par amour. Si cela n’est pas possible, il vaut mieux ne rien dire. »
- Le courage : Bien sûr, c’est une des qualités majeures du guerrier. Il faut des années de pratique pour oser affronter un adversaire, bien souvent supérieur en nombre. Car dans un véritable combat, il n’y a aucune règle instituée, pour nous protéger. Toutefois, il ne faut pas oublier qu’il existe plusieurs formes de courage. Affronter la vie et ses vicissitudes nécessite du courage. Voilà pourquoi dans les dojos d’Aïkido se côtoient toutes sortes de personnes. Ils sont, en miniature, une représentation de la société. Certains pratiquants viennent pour y trouver l’amitié, d’autres pour garder une bonne santé, d’autres encore pour devenir plus fort … L’effort montre alors le courage.
- La bienveillance : Pour Confucius et Mencius, deux célèbres philosophes chinois, la qualité fondamentale d’un chef est la bienveillance. Cette vertu vient tempérer l’agressivité du guerrier car celui-ci a le pouvoir d’épargner ou de tuer. Le Bushido prônait la miséricorde pour le faible, l’homme à terre, le vaincu que l’on retrouve dans l’expression « Bushi no nasake », « la douceur du guerrier ». Le Bushido n’a même jamais encouragé l’usage immodéré du sabre. Un homme qui se maîtrise sait à quel moment il faut en user, et ces moments sont rares. Voici ce que disait Katsu Kaishu, épéiste accompli, négociateur célèbre de la reddition du dernier shogunat Tokugawa aux forces de l’Empereur en 1868, épargnant par là un million et demi de vies à Edo : « je méprise le meurtre et je n’ai jamais tué quiconque » en dépit des nombreux attentats à sa vie. « La garde de mon sabre est si fortement fixée au fourreau qu’il m’est presque impossible de dégager la lame rapidement. Ainsi je me garde de toute réaction intempestive » et de rajouter : « Il y a des gens qui sont comme les mouches du coche , elles viennent piquer. Mais que sont ces piqûres ? Elles grattent un peu, voilà tout ! Ça n’a pas beaucoup d’importance ! »
- La politesse : Les instincts agressifs s’exacerbent s’ils sont laissés sans cadre et finissent même par désintégrer une troupe de combattants. La loi du plus fort s’impose, on conteste les ordres, la victoire nous échappe. La politesse définit les comportements et les propos à adopter dans une société. Dans un dojo, tout commence avec la politesse : On salut d’entrée le dojo où l’on vient progresser, le portrait du Fondateur, le professeur, ses partenaires … sinon on verrait les pratiquants chahuter entre deux cours et l’un d’entre eux finira inévitablement par être blessé. Les étrangers en visite au Japon sont nombreux à admirer la courtoisie de ce peuple. Cela rend la vie plus douce et plus agréable. Bien des tensions familiales ou amicales pourraient être évitées si chacun tenait sa place dans ce qu’il dit ou ce qu’il fait.
- L’honneur : Cela ne veut pas dire rechercher les honneurs. Le samouraï cherche à se connaitre lui-même. L’honneur, c’est être capable de se regarder dans un miroir le matin sans éprouver de dégoût pour ce que l’on est ou ce que l’on a fait. Un samouraï disait : « le déshonneur est comme une cicatrice sur un arbre, avec le temps, au lieu de s’effacer, elle s’agrandit. ». S’écarter de la droiture ou de la loyauté amène inexorablement le cynisme car il est facile de mentir aux autres mais pas à soi-même. Voilà pourquoi dans les temples Shinto et sur les autels des dojos traditionnels japonais, on trouve un miroir.
- La loyauté : Le mot « samouraï » se traduit par « celui qui sert ». Servir un Daimyo lors des conflits de clans exigeait une loyauté indéfectible. Aujourd’hui, cette qualité doit être mise au profit de nos amis, de notre famille mais aussi au profit du Maître de l’Art choisi, créateur de l’école ou de la Fédération. Celui-ci a corrigé inlassablement les défauts techniques et moraux de ses élèves pour les faire avancer dans une direction juste. Aussi, le niveau réel d’un Aïkidoka ne se juge pas sur les grades obtenus mais sur son esprit et sa démarche. Il prend conscience de l’importance de son art pour la création d’un monde meilleur. Voilà pourquoi il s’engage dans son école, la protège et la développe. Il lutte contre l’usurpateur.
L’Aïkidoka porte le Hakama, le pantalon large et noir du samouraï, car les 7 plis de celui-ci représentent ces 7 vertus, qui devraient être partagées par tous les Budoka. O Sensei Moriheï UESHIBA, le fondateur de l’Aïkido, disait « l’Aïkido est fait pour construire des hommes et des femmes véritables ».